Dans le champ de la santé...

Dans le champ de la santé…

Emeline Dumouilla est psychologue clinicienne de formation. Elle a travaillé plusieurs années en psychiatrie et dans le secteur médico-social. Elle mène de longue date une réflexion et une pratique théâtrales. Son action au sein de l’équipe de La Grande Lessive® nous a incité à lui demander son point de vue sur cette action.

L’intérêt de La Grande Lessive® dans le champ de la santé

     Les pratiques artistiques occupent différentes places dans le champ de la santé – qui recouvre les hôpitaux, structures médico-sociales, lieux de vie ou service d’accompagnement à domicile – intimement lié au champ social : elles sont « pré-textes » à une relation thérapeutique, thérapies elles-mêmes, médiations, activités socio-culturelles, pratiques de création … L’invitation à une « Grande Lessive » est quant à elle novatrice par la démarche qu’elle suscite au niveau de la dynamique subjective.

  Comme toute démarche artistique, s’impliquer dans une « Grande Lessive » invite à un travail psychique – transformer le monde, y compris son monde intérieur, en en mettant en forme une partie. Ce processus nécessite une écoute à ce qui est, ce qui nous parle, et ce que l’on a à en dire à un autre. Il s’agit de donner une forme partageable à ce qui s’agite en moi dans la rencontre avec ce monde, une forme parmi d’autres possibles qui verront peut-être aussi le jour, plus tard. Ainsi l’aller et retour du processus créatif peut se faire entre l’ouverture des possibles et la confrontation aux limites du réel (parfois, la limite de la matière même)… Dans le champ de la santé, lorsque le sujet est en souffrance, ce travail psychique est une ressource. Cette thèse est déjà soutenue par de nombreux auteurs. Je voudrais surtout souligner ici deux aspects psychosociaux de la proposition de La Grande Lessive® particulièrement importants pour les sujets en souffrance. Le premier aspect concerne le lien social impliqué comme condition de La Grande Lessive®  l’invitation est une invitation à s’inscrire dans un collectif – la dimension processuelle est fondamentale. Le second aspect réside dans le fait que cette invitation s’adresse non pas à une ou plusieurs catégories de personnes, mais à tous. Le sujet en souffrance qui y participerait le ferait donc en tant que sujet, et non en tant que « soigné » « usager » « patient » « résident », etc.

  Revenons sur le premier aspect de la proposition de La Grande Lessive®  l’invitation à s’inscrire dans un collectif. Il est tentant d’opposer l’intimité et la singularité inhérentes aux processus thérapeutique et créateur souvent longs (comme en art thérapie, ou dans le cadre des médiations artistiques dans les psychothérapies d’inspiration psychanalytique), et la dimension collective, publique et sociale d’une installation artistique éphémère. La proposition de La Grande Lessive®, sans pour autant confondre ces deux dimensions, confirme par le processus qu’elle suppose l’existence d’un espace d’articulation possible. Une personne peut en effet s’engager dans un processus thérapeutique et créateur, puis dans un second temps, c’est-à-dire le temps de l’après-coup, l’espace du pas de côté, choisir ou non de partager son œuvre, de la retravailler, de choisir la forme qu’elle souhaite suspendre sur le fil collectif (l’œuvre elle-même, une photo, une description, une page blanche ?)… La proposition de La Grande Lessive® est d’être sujet, en donnant forme à un point de vue et à une parole singuliers dans un collectif. L’auteur d’une réalisation singulière, œuvre de contraintes acceptées et d’une liberté personnelle, fait partie d’un ensemble – n’étant ni le « tout » ni le « rien ». Il s’agit bien de prendre place, une place parmi d’autres, à partir de contraintes (un jour, une forme, une invitation), c’est-à-dire d’un déjà-là qui nous détermine et nous assigne à une place d’être humain, et qu’on accepte – ou non, qu’on s’approprie – ou non. S’engager dans un processus permettant d’être auteur d’une parole, une parole qui serait formulée, et donc partagée – et peut-être entendue !

  Passons maintenant au second aspect précédemment évoqué : l’invitation est adressée à tous, et en cela elle vient interroger les places de chacun au-delà des fonctions. La proposition est bien de se mettre en lien avec un autre que soi : être côte à côte, inscrits dans une relation horizontale d’être humain, qui n’est parfois plus au premier plan dans les lieux de soin, d’accueil, d’aide. Soignants et soignés, familles et patients, accueillis et accueillants peuvent ainsi être pour un moment engagés dans un processus créatif qui viendra réinventer et soutenir leur lien. Sans compter l’importance de faire une place à la créativité des professionnels, ressource fondamentale pour leur pratique !