"Je suis lessivée !"

« Je suis lessivée ! »

La Grande Lessive est une belle opération qui transfère la fierté d’étendre son linge propre dans le jardin à la vue de tous à celle d’exposer un ou des dessins, là aussi, pour que chacun·e puisse en profiter.

Mais il existe un autre sens, figuré, au verbe « lessiver ». Il est visible dans l’expression « je suis lessivée ». Comme c’est le cas de cette femme, dessinée avec le trait inimitable de Willem. Elle est enfermée, avec les siens, dans une pièce où tous les membres de la famille font leur travail, domestique, professionnel, scolaire. Cette femme n’a pas de place, aussi se juche-t-elle sur le dos du présumé chef de famille qui ne parvient pas à rétablir l’ordre. Alors elle hausse la voix après avoir étendu le linge. Impassibles le chat poursuit la souris, et le président annonce que le confinement est une épreuve. Oui, les politiques ont parfois raison.

On sent qu’elle aurait plutôt envie de passer du « réel » au « symbolique » afin de laver son linge sale en famille ! On se demande jusqu’à quand cette femme tiendra. C’est un des risques du confinement d’accroître le travail domestique des femmes qui doivent ajouter aux tâches habituelles celle de surveillante scolaire. Un « devoir » de plus pour elles.

Peut-être un jour, faudra-t-il lancer, imitant Lewis Carroll dans son roman De l’autre côté du miroir, avec sa proposition de « non-anniversaire », un jour spécial de « non-lessive ». Une grève afin d’obtenir que tous ensemble on lave notre linge. Et la Grande Lessive fêtera alors non seulement notre créativité mais aussi cette révolution féministe. Cette prise en charge commune avec des rôles moins inégalitaires créera les conditions pour que l’identité propre des femmes soit moins écrasée par la double ou la triple journée…

François de Singly, sociologue, 27 mars 2020.