L’invitation définit ce qui est à faire ensemble à l’occasion d’une Grande Lessive®. Son libellé bref et énigmatique éveille curiosité et réflexion. Chaque invitation questionne des pratiques de tous registres et engage à abandonner les représentations toutes faites. La coopération indispensable à une manifestation d’art participatif impose de ne pas la modifier et d’accepter de cheminer avec d’autres personnes à partir de ce référent commun.

Au terme d’un processus créatif, une réalisation suspendue au fil de La Grande Lessive® développe ainsi une identité propre en laissant deviner une même impulsion. Des réalisations issues d’approches et de médias différents (photographie, image numérique, dessin, peinture, etc.) dialoguent alors au sein d’une installation éphémère. Et, le regard qui s’y intéresse, interroge à son tour l’invitation initiale pour ébaucher d’autres possibles.

 

Invitation pour La Grande Lessive® du 20 octobre 2022

« La couleur de mes rêves »

Odilon Redon, Le rêve, 1905, Peinture sur toile, 56 x 43 cm, collection particulière, DR

 

Les rêves génèrent des images difficiles à saisir. Durant notre sommeil, elles se présentent et disparaissent sans début ni fin, sans cadre ni légende, et sans possibilité de s’attarder sur un détail. Sont-elles en couleur ou en noir et blanc ?  Nous n’en conservons pas toujours la mémoire. Au réveil, les rêves adoptent des formes différentes. Ils nous aident à échapper au réel ou à satisfaire un désir. Alors, notre environnement est en couleur. Nos pensées et nos rêveries le sont-elles ? Nous les colorons et les décolorons : voir l’avenir en noir n’est pas le voir en rose !

Mais qui s’intéresse à nos rêves et à leur couleur ? Dans le contexte actuel, la place de la rêverie et des « rêveurs » s’estime non essentielle. À contre-courant, La Grande Lessive® enjoint les rêveurs à faire savoir qu’ils le sont, parce que l’imagination est une capacité à développer pour aujourd’hui et demain, pour le plaisir et la vie en société.

Interroger la couleur de ses rêves questionne ce qu’est une image (mentale ou non) et invite à s’affranchir de modèles afin de commencer à créer selon ses désirs. La Grande Lessive® propose ainsi de vivre une expérience qui touche à une part intime (le rêve) commune à chaque être vivant, de même qu’aux processus créatifs présents en tous domaines. Son action tisse des liens entre l’intime et le public, l’individuel et le collectif, par l’entremise de milliers d’installations éphémères édifiées sur la place publique afin de donner à voir ce qui fait sens, en société, quand s’évoque la couleur de nos rêves.

Qu’entendre par là ?

Être ou ne pas être… rêveuse ou rêveur ?

Jean-François Fourtou, Sans titre, 2007, média mixtes, dimensions variables, 2007. DR

 

« Être rêveur ou rêveuse » sonne mal dans des sociétés régentées par le rendement. Le rêve est suspecté de faire perdre du temps et, par contrecoup, de l’argent ! « Rêver en couleur » signifie alors « se faire des illusions » et perdre prise avec la réalité. Le rêve est interprété comme un défaut et un danger. Or, que serait le monde actuel sans l’imagination ? Le texte que vous lisez sur l’écran d’un ordinateur ne vous parviendrait pas via ce support et l’Internet. La réalisation d’une oeuvre d’art participatif un même jour à travers le monde serait impossible. La pince à linge et la feuille de papier de format A4 adapté aux photocopieurs n’existeraient pas. L’idée même de réaliser des dessins et des peintures ne serait pas arrivée jusqu’à vous, encore moins celle de photographier ou de filmer, ou de concevoir des environnements virtuels et tout type de construction abstraites.

Motoi Yamamoto, Meikyû (Labyrinthe), sel, 2013, Musée des arts de la préfecture de Hiroshima, 2013 DR

 

Ceci n’est pas un rêve !

Des mots prolongent parfois nos rêves et les remanient. Ils sont de mèche ! En effet, le langage a été une utopie avant de servir la pensée et la communication. Comme tout voyage et exploration, l’astronomie, l’océanographie, la vulcanologie ou les mathématiques entretiennent eux aussi des relations aux rêves. Les sciences prennent la couleur de l’eau, de l’azur, du feu, de la terre, du bois, du corps ou s’en détachent sur un fond d’absolu. Elles s’intéressent à l’ordre et au désordre, à l’immensité ou à l’infiniment petit et relativisent notre taille… comme dans un cauchemar ou une fiction ! De même, alimentations, outils, parures, mobiliers, habitats, villes, paysages, routes, véhicules, ponts, usines, énergies, etc. résultent de rêves aux couleurs changeantes selon époques. Les arts alliés à d’autres vecteurs leur ont donné corps.

Daniel Widrig, Node chair, 2021, Impression3D, bronze, Londres, Photo Joëlle Gonthier

 

Impossible de vivre sans rêve !

Dora Maar, Sans Titre (Main-coquillage), ca. 1934, négatif gélatino-argentique sur support souple, 23,4 x 17,5 cm, © Centre Pompidou DR

Et que dire des œuvres ? Les rêves de leurs créateurs, alliés à ceux des personnes qui les découvrent, leur attribuent des couleurs si particulières qu’elles en deviennent uniques. Non, impossible de vivre sans les rêves ! Impossible de créer sans eux et sans couleur ! Les rêves enlacent nos corps comme le font aussi les ombres et les lumières qui modifient leurs couleurs.

Jacques Monory, La vie imaginaire de Jonq’Erouas, 2002, huile sur toile, 176 x 354 cm, DR

 

Georges Méliès, 1907, adaptation au cinéma du roman de Jules Verne « 20000 lieux sous les mers ».

 

La Grande Lessive® du 20 octobre 2022 réhabilite le rêve et la rêverie en tant que capacité à agir sur son environnement et sa destinée. Rêver est une compétence à élaborer et une qualité apte à ré-enchanter le monde. Le rêve porte bien des noms et revêt de multiples couleurs : invention, chimère, fiction, songe, cauchemar, fantasme, utopie… Cependant, il mobilise toujours l’image, l’imagination, c’est-à-dire la faculté d’avoir des images mentales et l’imaginaire, compris comme un monde fictif où l’on habite mentalement.

 

Jason deCaires Taylor, installation sous-marine au large de Cannes, Ile-Sainte-Marguerite, 2013, DR

 

Sigmar Polke, Jeux d’enfants, 1988, peinture acrylique et encre d’imprimerie sur tissu synthétique, 225 x 300 cm,  Paris, M.A.M. Centre Georges-Pompidou (Photo Joëlle Gonthier 2022).

 

Rêver et imaginer

La couleur de mes rêves invite également à prêter attention au désir. En effet, comment vivre, apprendre et créer sans désir ? L’attention accordée à soi-même et à autrui se situe au cœur de la démarche à concevoir. Aucune réalisation plastique (dessin, peinture, photographie, image numérique, collage, poésie visuelle, etc.) ne saurait ressembler à une autre. Accueillons la diversité des rêves et des rêveurs ! La couleur de mes rêves parle de l’intime et de son dévoilement partiel : qu’est-il possible de montrer et comment ? La couleur de rêves inédits surgira ainsi dans chaque réalisation individuelle. Mais quelle forme, ampleur et couleur imaginer pour l’installation éphémère de dizaines, centaines ou milliers de réalisations suspendues à des fils au moyen de pinces à linge ? La réaliser, c’est-à-dire la faire entrer dans la réalité, le 20 octobre 2022 accordera une place aux rêves au cœur de la cité.

Theo Jansen, Animaris Umerus, 2009, techniques mixtes, 10 x 2 x 3m

 

Jean Giraud dit Mœbius, Le Voyage d’Hermès, 2010, DR