L’invitation définit ce qui est à faire ensemble à l’occasion d’une Grande Lessive®. Son libellé bref et énigmatique éveille curiosité et réflexion. Chaque invitation questionne des pratiques de tous registres et engage à abandonner les représentations toutes faites. La coopération indispensable à une manifestation d’art participatif impose de ne pas la modifier et d’accepter de cheminer avec d’autres personnes à partir de ce référent commun.

Au terme d’un processus créatif, une réalisation suspendue au fil de La Grande Lessive® développe ainsi une identité propre en laissant deviner une même impulsion. Des réalisations issues d’approches et de médias différents (photographie, image numérique, dessin, peinture, etc.) dialoguent alors au sein d’une installation éphémère. Et, le regard qui s’y intéresse, interroge à son tour l’invitation initiale pour ébaucher d’autres possibles.

 

Invitation pour La Grande Lessive® du 24 mars 2022

Ombre(s) portée(s)

Photo Jean-Michel Sicot, 2021

Qu’entendre par là ?

L’ombre portée est l’ombre qu’un corps projette sur une surface. Cette expression désigne également son tracé ou son imitation par un moyen artistique. Enfin, le trouble ou le danger que fait peser une personne, un événement actuel ou passé, un phénomène climatique, une épidémie ou toute autre chose, incite à parler d’ombre portée quand l’état et l’apparence de ce qui est montré peuvent en être affectés. Depuis l’âge des cavernes jusqu’à nos jours, l’ombre portée fait rêver, frémir, créer… Les draps des « grandes lessives » ont eux-mêmes été visités par des silhouettes dansantes propices à imaginer maintes fantaisies.

De jour, en extérieur, le soleil est à l’origine de la plupart des ombres qui s’orientent, de ce fait, dans la même direction. La nuit, la lune occupe cette fonction. Toutefois, la multiplication des sources lumineuses artificielles engendre aussi d’innombrables incidences. Superpositions, divergences, contrastes et autres effets optiques génèrent des figures changeantes. Les ombres portées dissimulent ou révèlent, métamorphosent l’aspect d’un même personne, d’un objet ou d’un paysage, tandis que les lumières peuvent être colorées, stables ou épisodiques…

Souvent, l’ombre portée s’associe à l’ombre propre. L’ombre propre est la partie d’un visage ou d’un objet que la lumière principale n’atteint pas de façon directe. Le relief apparaît au gré d’ombres plus sombres et de lumières plus claires. Selon les âges de la vie, les cultures et les époques, l’utilisation ou non des ombres dénote un savoir-faire, mais aussi une certaine conception du monde, de même qu’un parti pris artistique.

Edgar Degas, Le défilé, entre 1866 et 1868, Musée d’Orsay, DR

Fred Eerdekens, Cut Out, DR

Que faire avec ?

La Grande Lessive® du 24 mars 2022 a pour invitation « Ombre(s) portée(s) » au singulier ou au pluriel afin de laisser à chacun le soin d’expérimenter maintes situations pour créer ou représenter des ombres de ce type. Uniques ou multiples, les ombres portées témoignent d’une présence, mais aussi d’une absence. L’ombre portée est visible, son origine pas toujours. Un cadrage peut dérober l’objet, la personne, le végétal, etc. qui s’interpose entre la source lumineuse et un support quelconque. Du mystère et de l’étrangeté en résultent. En conséquence, une ombre portée d’apparence anodine possède parfois une origine complexe et inattendue, quand une plus alarmante provient d’un objet banal et inoffensif. Perceptions, émotions et interprétations appellent à comprendre ce qui se passe en réalité !

Grandville, Ombres portées, 1830, DR

Dans le contexte de La Grande Lessive®, un tel désir de démonter un processus et de questionner une démarche de création offre un vif intérêt. L’invitation Ombre(s) portée(s) incite à repérer des ombres en devenant attentif à l’environnement et/ou à imaginer des dispositifs en vue d’en créer. Ainsi, attention et intention se conjuguent au sein d’une approche contemporaine qui relie aux mythes et aux origines du dessin et de la peinture : une jeune femme, Dibutade, aurait tracé une ligne autour de l’ombre, projetée sur le mur par la lumière d’une lanterne, du visage de l’homme qu’elle aime et qui part.

La diversification d’expériences et le constat d’effets en perpétuelles modifications enclencheront une recherche plastique que des données de tous ordres et des précédents artistiques contribueront à alimenter, puis à affiner. En empruntant le même format A4, aucune réalisation individuelle ne ressemblera à une autre au terme d’un tel cheminement, d’autant que les étendages se réaliseront de jour comme de nuit ! Des sources lumineuses et des médias diversifiés (photographie, peinture, dessin, image numérique, vidéo, etc.) feront exister une installation artistique éphémère étudiée afin que ses ombres portées se déploient sur les participants et que les leurs s’y mêlent.

Alain Fleischer, Les êtres de verre, 1992, DR

Philippe Ramette, L’homme de moi-même, 2011, DR

Une installation artistique éphémère collaborative

La représentation d’ombres et de lumières est un défi lancé aux démarches artistiques depuis la Préhistoire. La Grande Lessive® du 24 mars 2022 offre l’occasion de le relever à notre tour, à la fois, sur un mode individuel (au moyen d’une réalisation de format A4) et de façon collective, en concevant une installation artistique éphémère à partir des ombres que cette création portera sur ses fils tendus en plein air, et de celles qu’elle projettera sur l’espace environnant et les participants.

Chercher et expérimenter sera décisif. En effet, il sera sans doute nécessaire de préparer l’installation en amont du « Jour J » pour explorer diverses configurations et éclairages afin de la faire vivre autant dans la pénombre du petit matin ou du soir que dans la lumière du jour. De nouveaux apprentissages seront utiles : se saisir dans l’instant d’une ombre qui s’étire ou réitérer celle qui naît suite à une savante construction ; accueillir les nuages ou une éclaircie en alliés de la métamorphose de ce qui est montré ; agencer des matériaux hétéroclites pour passer du hasard à la représentation d’ombres dotées d’une signification délibérée ; multiplier les points de vue sur l’installation et varier les hauteurs des cheminements pour la parcourir (au sol, sur des bancs, etc.) afin d’agir sur les ombres ; impliquer le corps dans la pratique des arts plastiques ; comprendre ce que signifie « plastique »… Tous les médias sont utilisables. La projection via des vidéoprojecteurs, des projecteurs et autres éclairages de forte ou faible puissance peut être employée, comme le seront également l’éclairage public, le soleil et la luminosité du dernier quartier de lune.

Olafur Eliasson, Sahdows, Guggheim Bilbao, 2020, DR

Anila Quayyum Agha, Installation, 2017, DR