La première photographie de l’histoire

Nicéphore NIÉPCE (1765-1833), Point de vue du Gras, 16,7 x 20,3 cm, 1826,
Harry Ransom Center, Austin, Texas, DR.
En juillet 1839, François Arago présente à la Chambre des députés le premier procédé d’impression lumineuse par photographie, mis au point par Nicéphore Niépce et Louis Daguerre. Bientôt la photographie se développera et deviendra l’un des premiers vecteurs d’information dans le monde.
L’image que nous pouvons voir ci-dessus a deux-cents ans. Elle est la plus ancienne qui soit parvenue jusqu’à nous. L’inventeur français Nicéphore Niépce en réalise la prise de vue en 1826 depuis sa maison de Saint-Loup-de-Varennes, près de Chalon-sur-Saône en Saône-et-Loire.
Pour ce faire, il introduit dans une chambre noire (une boite percée d’un trou) une plaque d’étain recouverte de bitume de Judée, un goudron naturel qui durcit à la lumière. À cette époque, on ne prend pas comme aujourd’hui une image en quelques fragments de seconde. Il a fallu au contraire plusieurs jours d’exposition. Ce long temps de pause explique le rendu particulier de la lumière, qui change au fil des jours. Cette image est l’aboutissement de nombreuses expériences et recherches menées durant plusieurs années.
La photographie est-elle un art ?
Longtemps, on a considéré que la photographie n’était pas un art, mais une simple industrie, une technique de reproduction sans âme, incapable de faire apparaître la singularité d’un artiste. Peu à peu, cependant, des photographes vont créer des formes, des manières de faire qui permettront que la photographie soit considérée comme un art.
Pour témoigner des débats du 19è siècle, nous pouvons lire le poète Charles Baudelaire (1821-1867), à la fois très virulent contre la photographie, mais aussi très intéressé. Dans le Salon de 1859, où il écrit sur l’art et sur les artistes de son temps, il consacre un chapitre où il attaque la photographie. Voici ce qu’il écrit :
« Je crois à la nature et je ne crois qu’à la nature […]. Je crois que l’art est et ne peut être que la reproduction exacte de la nature […]. Ainsi l’industrie qui nous donnerait un résultat identique à la nature serait l’art absolu.” Un Dieu vengeur a exaucé les vœux de cette multitude. Daguerre fut son Messie. Et alors elle se dit : “Puisque la photographie nous donne toutes les garanties désirables d’exactitude (ils croient cela, les insensés !), l’art, c’est la photographie.” À partir de ce moment, la société immonde se rua, comme un seul Narcisse, pour contempler sa triviale image sur le métal. (II, 617) ».
Charles Baudelaire, Salon de 1859, in Œuvres Complètes, Pléiade T II, 2019
Mais le rapport de Charles Baudelaire à la photographie est aussi très ambivalent. Voici ce qu’il écrit à sa mère, de Bruxelles, en décembre 1865, six ans plus tard :
« Je voudrais bien avoir ton portrait. C’est une idée qui s’est emparée de moi. Il y a un excellent photographe au Havre. Mais je crains bien que cela ne soit pas possible maintenant. Il faudrait que je fusse présent. Tu ne t’y connais pas, et tous les photographes, même excellents, ont des manies ridicules ; ils prennent pour une bonne image une image où toutes les verrues, toutes les rides, tous les défauts, toutes les trivialités du visage sont rendus très visibles, très exagérés ; plus l’image est dure, plus ils sont contents. […] Il n’y a guère qu’à Paris qu’on sache faire ce que je désire, c’est-à-dire un portrait exact, mais ayant le flou d’un dessin. Enfin, nous y penserons, n’est-ce pas ? (C, II, 554) ».
Charles Baudelaire, Correspondances, in Œuvres Complètes, Pléiade T II, 2019.

Gustave Courbet (1819-1877), Portrait de Charles Baudelaire, 1848, 54 x 65 cm,
Musée Fabre, Montpellier, DR.
Lumière et photographie : quelques expériences
Sans lumière, pas de photographie. Car c’est bien un flux lumineux, qui inscrit des formes sur une surface sensible lorsqu’on prend une photo. La lumière est la condition nécessaire de la photographie. Mais cette lumière est éphémère et changeante. Pour dessiner avec (et la contrôler), le photographe utilise des outils (réflecteurs, obturateurs, flashs…) et se place de manière réfléchie par rapport à la source lumineuse afin d’éviter les ombres, les contre-jours, les éblouissements, ou au contraire de jouer avec.
Voici quelques démarches de photographes qui ont mis en avant la lumière dans leurs travaux.

Chris McCAW (1971), Sunburned GSP #1100, Cercle arctique, Alaska, 30 minutes de pose chaque,
4 négatifs photo, 10 x 25 cm chaque, 2024, DR.
L’américain Chris McCaw met en œuvre depuis plusieurs années une série photographique nommée « Sunburned » (brûlé par le soleil). Et de fait, c’est en partie le soleil, qui réalise ces œuvres. Le papier argentique est exposé pendant plusieurs heures, parfois même un jour entier à la lumière. De ce fait, il brûle. Ce sont les traces de ces brûlures que vous pouvez voir ici, et qui ressemblent au soleil lui-même. Mais l’exposition longue provoque aussi ici ce qu’on nomme une solarisation : les tonalités sont inversées. L’œuvre est aussi métaphorique : elle nous raconte que si la lumière est à l’origine de la photo, elle peut aussi l’endommager ou la détruire.

Laure TIBERGHIEN (1992), Rayons 2, 40 x 50 cm, 2018, DR.
« La lumière est toujours bienvenue », dit l’artiste française Laure Tiberghien. Pour l’accueillir, elle travaille sans appareil-photo mais avec la chimie, le mouvement et le temps, mais aussi le hasard, dans l’obscurité de son laboratoire.

Karim KAL (1977), La cage, 2014, DR.
Cette photo a été réalisée dans la banlieue d’Alger. L’artiste utilise un flash et travaille à ce que certains détails seulement soient visibles. Le noir, l’absence de profondeur sont les symboles de l’horizon bouché de ces zones en périphérie.
Écrire avec la lumière ?
On peut aussi bien sûr écrire ou dessiner avec la lumière sans utiliser la photographie. Des artistes ont utilisé comme la lumière comme un matériau, et parfois comme un matériau pour écrire ou dessiner. En voici deux exemples.
L’artiste américaine Jenny Holzer se sert de supports publicitaires pour faire apparaître dans l’espace public des phrases qui mettent en jeu l’intime et le politique.

Jenny HOLZER (1950), Protect me from what I want, de la série Survival (1983–85), 1985,
panneau électronique, 6,1 x 12,2 m, Times Square, New York, DR.
Dès mai 1968, l’artiste italien Mario Merz réalise – parmi beaucoup d’autres choses – des igloos de différentes tailles et avec différents matériaux (verre, bois, cuivre, aluminium, plomb, cire, pierres, branchages…). Dessus, en spirale de néon, une phrase attribuée au général Giap, militaire ayant résisté aux Américains durant la guerre au Vietnam dont l’œuvre est contemporaine : « Si l’ennemi se concentre, il perd du terrain, s’il se disperse, il perd sa force. »

Mario MERZ (1925-2003), Igloo de Giap, 1968, diamètre 200 cm, Centre Pompidou, DR.
Quand la photo devient support à des histoires : le roman-photo
Le roman-photo est né en Italie juste après la seconde guerre mondiale. Le plus souvent, il racontait des histoires sentimentales qui peuvent aujourd’hui paraître un peu niaise. Toutefois il restera longtemps un immense succès éditorial. On estime ainsi que dans les années 1960, un Français sur trois en lisait. Mais le roman-photo a aussi fait l’objet de détournements ironiques. Pourquoi, aujourd’hui, ne pas le réinventer à votre façon ? Avec vos histoires, vos personnages qui ne sont pas des humains et vos photos à vous ?

Une page du magazine Nous Deux, en 1993, DR.
Récemment, l’acteur Éric Judor et l’écrivain Fab Caro ont créé un roman-photo ironique, Guacamole Vaudou, dont voici une image :

Éric JUDOR (1968) et Fab CARO (1973), Guacamole Vaudou, Éd. du Seuil, 2022, DR.
La jetée de Chris Marker : un photo-roman
En 1963, le cinéaste Chris Marker réalise un court film qui a marqué l’histoire, La Jetée. Sa forme est empruntée au photomontage. Réalisé à partir d’images fixes mises en récit par le commentaire d’un narrateur invisible, le film (qui se passe à l’aéroport d’Orly) raconte une histoire de science-fiction : histoire d’un homme marqué par un souvenir d’enfance alors que survient une guerre mondiale où tout est détruit.

Chris MARKER (1921-2012), La jetée, 1963, extrait, DR.
Sur le site de la Bibliothèque nationale de France, le parcours conçu par Joëlle Gonthier (créatrice de La Grande Lessive) vous aidera à compléter ces repères et à proposer des pratiques. La curiosité est essentielle à la photographie, allez-y !


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